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Sortie au cinéma le 9 novembre 2016

La Sociale

vendredi 21 octobre 2016, par Clotilde

Le film documentaire « La Sociale », réalisé par Gilles Perret, nous fait part d’un combat intellectuel et politique pour la réhabilitation des idées d’un autre temps et des fruits de ces idées. « La Sociale » nous apprend les dessous d’une véritable croisade menée par l’historien Michel Etievent, présent à l’image avec un pool d’autres intervenants érudits et minutieux, tous particulièrement au fait des questions soulevées par le film. il s’agit de réhabiliter et rappeler à nos mémoires l’action d’un ancien Ministre du Travail, oublié de l’Histoire de France : Ambroise Croizat.
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Bande Annonce "La Sociale" par leimal74

La Croisade Croizat

« La Sociale », réalisé par Gilles Perret, nous entraîne dans une quête sous la forme d’échanges directs avec Michel Etievent, auteur de nombreux ouvrages à la mémoire de Croizat. Ses interventions sont complétées par un travail audiovisuel de collecte et d’analyse documentaire riche et précis. « La Sociale » nous pose les questions : faut-il se souvenir d’Ambroise Croizat ? Et faut-il remercier Ambroise Croizat pour son œuvre ? De ces deux questions en émergent beaucoup d’autres, et le film, véritablement construit sur le principe de l’enquête, nous laisse en premier lieu nous interroger : Mais qui est Ambroise Croizat et qu’a-t-il donc fait ?

Ambroise Croizat - (DR) Rouge Productions

Comme le film de Gilles Perret nous l’apprend, Ambroise Croizat, Ministre de Charles de Gaulle entre janvier 1946 et mai 1947, sera celui qui mettra en place le projet entamé par son prédécesseur, Alexandre Parodi (Ministre du Travail de septembre 1944 à novembre 1945), en gardant à ses côtés le précieux Pierre Laroque, rédacteur du dit projet. Et quel projet… Ce projet, ce n’est rien d’autre que la Sécurité Sociale, une structure unique qui a été conçue à partir de la « Bienfaisance Nationale » de la Révolution Française, étudiée, discutée, réfléchie et voulue par le Conseil National de la Résistance et finalisée par le précité Ministère du Travail à l’aube de la Cinquième République dont elle est l’un des textes fondateurs (Constitution du 4 octobre 1958, Préambule du 27 octobre 1946 article 11). Une structure alors totalement nouvelle et avant-gardiste.

Nous découvrons que durant les années Croizat, le méga-édifice de la Sécurité Sociale émerge soudainement, lui qui aurait pu ne jamais voir le jour ou prendre plusieurs années à être élevé, marche après marche. Pourtant, tout cela se fait en moins de dix mois. C’est dire l’implication et la résolution dans lesquelles se trouvaient Ambroise Croizat (et Pierre Laroque) quant à la création de la Sécurité Sociale. C’est dire l’énergie et la foi qu’ils ont mises dans cette entreprise. C’est dire le respect que leur accordait Charles de Gaulle, alors Président du Grouvernement Provisoire de la République Française.

Michel Etievent dit à ce sujet :

Dans un entretien, Pierre Laroque rappelle son étonnement devant la rapidité de mise en place de la Sécurité sociale et le rôle joué par le ministre dans l’aboutissement des grandes réformes : "Tout a fonctionné à partir de juillet 1946. En dix mois à peine, malgré les oppositions, nous avons pu construire cette énorme structure, alors que les Anglais n’ont pu mettre en application le Plan Beveridge, qui date de 1942, qu’en 1948. La réussite est brillante et l’attachement des gens à l’institution le confirme. Il faut dire là l’appui irremplaçable d’Ambroise Croizat. C’est son entière confiance manifestée aux hommes de terrain qui est à l’origine d’un succès aussi rapide".

dans "Ambroise Croizat ou l’invention sociale" (Editions Gap) – M. Etievent

Pourtant, « La Sociale » nous apprend que si le nom de Pierre Laroque est associé partout à la Sociale, notre Sécu Nationale, celui d’Ambroise Croizat semble avoir été totalement rayé de l’Histoire. Compte tenu du travail faramineux réalisé par celui-ci, cet effacement est complètement incompréhensible. « La Sociale » fait le jour sur les raisons qui peuvent expliquer cet effacement, sur les querelles politiques et les enjeux publics associés à cet homme autant qu’à son action de bâtisseur de la Sécurité Sociale. Le film travaille aussi à reconstruire le contexte historique global et préciser les étapes franchies par Ambroise Croizat pour l’avènement de la Sécurité Sociale.
En parlant d’Ambroise Croizat, le film de Gilles Perret est lui-même un acte engagé, participant à la Croisade Croizat de Michel Etievent.

Michel Etievent, historien et intervenant du film de Gilles Perret - (c) http://www.micheletievent.lautre.net/spip.php?article41#

Nous avons oublié.

Pour participer à la Croisade de réhabilitation d’Ambroise Croizat, Gilles Perret choisit l’axe de la Sécurité Sociale, tout comme il aurait pu choisir l’axe des Congés Payés, car c’est encore un endroit où on retrouve Ambroise Croizat, puisqu’il était proche de Benoît Frachon via la CGT Métallurgie qui fait partie des négociateurs des Accords de Matignon. Aussi député du Parti Communiste Français (pour le 14ème arrondissement de Paris), Ambroise Croizat est également rapporteur de la loi sur les conventions collectives, qu’il parvient à faire voter. C’est dire si l’homme a participé aux concepts sociaux de la Cinquième République ! Pourtant, son nom est effectivement inconnu à nos oreilles et rare parmi nos rues, lesquelles sont pourtant nommées en très grande quantité Charles de Gaulle ou Pasteur, deux grands hommes dont les bienfaits pour notre société ne sont pas remis en question. Gilles Perret avance dans « La Sociale » que les raisons de cette mise au ban sont politiques.

En effet, si « La Sociale » a un ton résolument communiste, c’est parce que c’est la réalité d’Ambroise Croizat et d’une grande partie de la Révolution Française, terroristes pour ce Gouvernement de Vichy qui avait fait enfermer Croizat au bagne d’Alger. Une réalité qui semble être à Michel Etievent, ainsi qu’à Jolfred Frégonara, lequel intervient dans le film comme la mémoire vivante du passé, les raisons de l’absence d’honneurs portés à Ambroise Croizat et d’une volonté de masquer son action utile à la Société Française. Ainsi Gilles Perret, sur les traces de Michel Etievent, s’applique à réhabiliter non seulement un homme, mais aussi un édifice. La participation de Jolfred Frégonara, chargé en 1946 de la mise en place de la Sécu pour la Haute Savoie (décédé depuis le tournage), apporte beaucoup au film sur ce sujet. Il y a là une mémoire que nous avons perdue et qui a pourtant tant de joie à se rappeler les victoires de l’après-nazisme. Une mémoire qui a encore beaucoup à nous dire. Nous voyons partir nos grand-pères et leurs histoires concernant cette vieille guerre de 39-45 nous semblent de plus en plus lointaines et presque... impensables. La France bombardée par les allemands ? La déchéance de nationalité de de Gaulle ? Le Gouvernement de Vichy non seulement collaborant avec le nazisme mais tuant, torturant et envoyant au bagne ses propres opposants politiques, sans qu’il n’y ait d’ordre allemand à l’origine de ces traitements ? Les triangles rouges, les triangles bleus, chassés et envoyés dans les camps ? Pour beaucoup d’entre nous, tout cela semble loin... trop loin. Loin au point que nous pouvons ignorer ces réalités du passé et même les nier devant nos proches ou aux tribunes, faute de savoir. Car nous avons oublié.

Musée National de l’Assurance Maladie - (c) http://www.musee-assurance-maladie.fr/histoire/la-securite-sociale-de-1945-nos-jours/1945-1950-creation-de-la-securite-sociale-partie-2

Nous avons oublié au point que nous ignorons non seulement les histoires de la Guerre, sa réalité, son horreur et ses injustices mais aussi l’Histoire elle-même. Nous ignorons Ambroise Croizat comme nous ignorons l’oeuvre d’Ambroise Croizat elle-même. Le film n’est pas forcément agréable à recevoir, car il nous révèle notre petitesse et notre courte mémoire. En effet, que savons-nous vraiment de la Sécurité Sociale ? Que savons-nous de l’Education Nationale ? De la Régie des Douanes ? En vérité, ces édifices français que nous côtoyons au quotidien, nous n’en savons plus grand chose. Qui sait encore lire les lignes sur sa fiche de paie ? Voir quelle part de son salaire est attribuée à l’éducation de ses enfants ou à son opération de l’appendicite ? Faisons-nous encore le lien entre nos cotisations et l’aide que cela nous permet d’apporter au voisin qui tombe de son échelle ? Devons-nous avoir honte de nos mains tendues ? N’avons-nous jamais eu besoin de cette main tendue nous-mêmes ? Sommes-nous tellement riches qu’il ne nous a jamais été utile de demander une Carte Vitale ?

Pourquoi avons-nous honte de la Sécurité Sociale ? Ne pouvons-nous pas en retirer une certaine fierté ?

Affiche de « La Sociale » - (DR) Rouge Productions

Pourquoi n’avons-nous aucune fierté quant à ce "modèle français" ? A l’heure où l’on va découvrir le poids de l’Obama Care (Medicare 2010), aujourd’hui premier argument dans la course aux élections aux Etats-Unis (Medicare et Medicaid proposés par Hillary Clinton tandis que Donald Trump propose de revenir à la privatisation) et à l’heure des réformes pour créer plus de protection sociale dans grand nombre de pays du Monde, où est passé le chauvinisme français ? Où est passé notre fierté, notre "on l’a fait les premiers !" ? Pourquoi ce qui est la nouveauté rêvée pour beaucoup d’étrangers, est devenu une honte, un édifice qu’on ne cite plus dans notre modèle républicain et qu’on considère majoritairement comme défaillant ? Qu’on tente de remodeler, voire de casser ? Où décline-t-il ? Qu’en disent les analystes ? Où sont les sondages d’opinion publique sur la Sécurité Sociale ?

Et finalement... La communistophobie n’y est-elle pas pour quelque chose ? La Sécu est Sociale c’est certain, miroir d’une vision prolétaire et pensée par des syndicalistes en majorité communistes, mais doit-on en avoir honte pour autant ? N’y a-t-il pas chez les Rouges certaines idées, certains concepts, qui peuvent prendre part à l’universalité ? Le communisme est-il toujours soit bolchévik soit maoïste soit robespierriste (il reste à prouver que ce dernier ait par ailleurs été communiste à proprement parler), en tout cas extrémiste ? C’est ce que laissent entendre les campagnes de propagande anti-communiste depuis les années 1930... Doit-on leur donner raison ? De quoi avons-nous peur ? Peut-on parler de « petit-communisme », face aux « grands-communismes » russes, cubains ou chinois ?

Affiche de propagande anti-communiste intitulée « La marque de la Bête » (Paul Iribe, Le témoin, 1934) issue du Diaporama publié sur le site de « L’Express » à partir d’une sélection au sein de l’ouvrage de Nicolas Lebourg : « Mort aux bolchos. Un siècle d’affiches anticommunistes françaises », Paris, éditions Les Échappés, 2012. - (c) L’Express http://www.lexpress.fr/diaporama/diapo-photo/culture/livre/en-images-mort-aux-bolchos-un-siecle-d-affiches-anticommunistes_1192302.html#photo-2

Mais... la Sécurité Sociale est-elle seulement communiste ? N’est-elle pas aussi nationaliste, par sa volonté de s’appliquer exclusivement aux citoyens français ? N’est-elle pas au contraire libérale, par son caractère de négociant avec les entreprises du service d’assurance accident du travail – maladie professionnelle (Code de la Sécurité Sociale) ?
N’est-elle pas elle-même une Entreprise, finalement ? Et si elle pouvait être cotée, serait-elle au CAC 40 ?
N’est-elle pas aussi résolument protectionniste, quand elle permet la mise en place de paiements complémentaires et relativement immédiats, pour les consultations auprès des médecins français, alors qu’une grande partie de la population française serait insolvable auprès de ces médecins ou se tournerait potentiellement vers des médecins étrangers ou des solutions parallèles (chamanes et autres donneurs de « soins » intraçables) si elle devait payer le plein tarif ?
N’est-elle pas le meilleur outil d’accompagnement de la qualité de vie et de son allongement : maternités, baisse de la mortalité infantile, retraites, développement de la Médecine, financement des internes, ces étudiants-médecins indispensables aux hôpitaux et dans lesquels il faudrait davantage investir ?
Enfin et surtout, la Sociale n’est-elle pas notre meilleur outil de Politique Sécuritaire ? Qui mieux qu’elle empêche la précarisation des chômeurs, la délinquance des laissés pour compte, la création des trafics de faux médicaments, la dérive des personnes sujettes à des addictions... et la révolution des sans-dents ?

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« La Sociale » est un film à ne pas manquer, pour les questions qu’il pose comme pour les vérités qu’il nous fait connaître, mais aussi pour sa ferveur envers ce qui est l’une de nos plus belles réussites dans le sens où elle allie la sécurité de tous avec la solidarité de chacun : la Sécurité Sociale, notre assurance du droit à vivre dignement. Il est plus que temps d’être fier de cette belle réussite ! Merci à Gilles Perret, Merci à Ambroise Croizat et surtout, Merci à La Sociale, ses représentants, ses employés et ses défenseurs !

Prochaines projections près de chez vous :

http://www.lasociale.fr/projections/


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